Jour 397+2, Hambourg, 28.122 km

Comment mettre un point final à une aventure de 13 mois ? C’est difficile. Je joue un peu la montre depuis deux jours, comme pour prolonger un peu le voyage, comme pour avoir l’impression de pouvoir repartir à tout moment, comme si Hambourg n’était qu’une nouvelle étape…

En théorie (ou du moins selon ma théorie), le trajet entre Leipzig et Hambourg aurait dû se passer de la manière suivante : 400 kilomètres de plat, avec des petites collinettes pour faire chauffer les cuisses de temps en temps, une légère brise pour que la température ne soit pas trop élevée, une route à travers la forêt et de jolis petits villages, loin des voitures pour que les écureuils, les renards et les oiseaux puissent m’escorter, une sorte de tournée d’adieu après ces 13 mois de vélo… Plutôt bien comme scénario non ?

La pratique a bien entendu été autre. Toute autre. En sortant de Leipzig je me rends compte que mon beau plan va voler en éclats. J’avais oublié le vent. De face bien sûr, histoire de bien faire les choses. Et pas une petite brise sympathique que je peux me contenter d’ignorer. On parle d’un vent de type alerte météo : « Attention, il peut y avoir des branches qui volent ». Génial. Et pas une minute de répit, pas une rangée d’arbres pour me protéger… Et pas non plus de belle vue pour me changer les idées, pour me dire que ça valait le coup de braver cette tempête, seulement des champs et des éoliennes. Je vois au loin des éoliennes qui ne tournent pas. Je me dis que le vent est peut-être moins fort dans cette direction, du moins pas assez puissant pour faire tourner les éoliennes. En fait non, ce sont justes les éoliennes qui font la grève. Faux espoir… Pour ne rien arranger il se met aussi à pleuvoir et la piste cyclable se transforme en route pavée très désagréable. La totale ! J’hésite une microseconde à sortir mon téléphone et à regarder s’il n’y a pas un train qui peut m’amener directement à Hambourg, j’en ai marre, je veux juste rentrer chez moi. Au moins je ne suis pas trop attristé à l’idée d’arrêter le vélo…

Oooh, les beaux champs !
Fichus pavés

J’ai le malheur de regarder la météo le soir, la même chose est annoncée pour le lendemain. Et en plus je veux avancer assez loin pour pouvoir être à Hambourg vers midi le surlendemain. Les 125 kilomètres qui me séparent de Hanovre sont un long chemin de croix, à pester contre le vent, la pluie, les cailloux, l’Univers, les éoliennes, les voitures, un peu tout ce qui me passe par la tête. Je ne m’arrête pas à Braunschweig, je veux juste arriver et que le vent s’arrête. À Hanovre, je bifurquerai vers le Nord et en théorie (j’aime les théories…) j’aurai le vent de ¾ dos. C’est la seule chose qui me fait encore avancer. Petite pause devant la mairie, le temps de manger un morceau et de boire un petit Coca et on repart. Exactement 38 secondes après m’être remis en route, déluge. J’en rigole, cette fois le vent me pousse. Il peut pleuvoir tout ce qu’il veut ça m’est égal. Et puis c’est à ce moment-là que je me rends compte que l’adresse que je viens de rentrer dans mon GPS est celle d’Hambourg, de la dernière destination de ce voyage. De la fin. J’ai de la pluie dans les yeux aussi… Je m’arrête juste après le mémorial du camp de Bergen-Belsen, charmante compagnie pour ce soir !! Dernière nuit de bivouac, je fais durer le plaisir, je n’ai pas envie d’aller dormir. Une paire d’yeux passe dans le faisceau de ma lampe, cligne une fois, deux fois, et puis disparaît. Les bruits de la forêt semblent différents, plus solides, plus présents que d’habitude. Ou alors c’est seulement mon imagination…

Un des éléments du mémorial de Bergen-Belsen
Le dernier des camps

Dernier jour. Derniers kilomètres. Derniers coups de pédale. Dernières gouttes de pluie aussi. Tout ça sonne un peu trop définitif à mon goût mais je sens avec la route qui défile le livre de ce voyage qui se referme. Triste ? Un peu. Soulagé ? Après ces derniers jours, oui. Content ? L’idée de retrouver Hambourg, mon lit, mes amis est loin de me déplaire. Difficile de dire exactement ce que je ressens quand je vois un panneau qui indique : « Hambourg – 50 km ». Puis c’est celui d’Hambourg. Il pleut, la ville accueille mon retour à sa manière. J’ai le droit à une escorte royale pour les 16 derniers kilomètres avant d’aller manger dans le même restaurant dans lequel on avait mangé le jour de mon départ. A part le temps, tout pareil. Ou peut-être que le temps est à la pluie parce que c’est fini…

Hambourg !!
Suivi par une horde de fans…

Fini. Et comme tout bon consultant, j’aime beaucoup les chiffres alors en voici quelques-uns :

  •  28.122 kilomètres, soit 0,70 fois le tour de la Terre, ou un peu plus qu’un aller-retour Paris-Pékin
  • 240.252 mètres de dénivelé positif, soit l’équivalent de 27 ascensions de l’Everest ou de 50 ascensions du Mont Blanc
  • 1.507 heures et 24 minutes de pédalage, soit 63 jours ou 5.426.640 (cinq millions quatre cent vingt-six mille six cent quarante) secondes
  • 115 nuits sous la tente, mais surtout 218 nuits chez les amis ou la famille
  • Près de 18 kilos de chocolat, 14 kilos de thon et 30 kilos de pâtes (au minimum !)
  • 4.574 photos, soit si je les imprimais toutes une pile de 54 centimètres de haut ou une frise de 686 mètres de long

Fini. Mais j’ai rempli cette année de plus de souvenirs, de rencontres, de sensations, de joie, de peine… de vie finalement, plus que chacune des trente et quelques qui ont précédé. J’espère garder une partie de cette énergie qui m’a accompagné tout ce temps quand il faudra faire des slides Power Point ou des tableurs Excel toute la journée. Ou alors que je l’utiliserai autrement. Je ne sais pas encore, seul l’avenir le dira. Avenir où Jay et Bob seront encore là à voyager à mes côtés de temps en temps… J’espère…

Fini. Et merci. Merci de m’avoir accueilli, sale, puant, barbu, mouillé… Et pour ceux chez qui je ne suis pas passé, désolé d’avoir mal fait mon itinéraire… Le prochain tour d’Europe sera ajusté en conséquence… Merci à tous de m’avoir lu, commenté, écrit ou appelé. Quand le vent souffle et la pluie tombe, on se rappelle du message de la veille ou on se réjouit de l’appel du lendemain.

Fini. Mais comme je ne sais pas finir, je …

Je vous laisse trouver les villes cette fois

14 commentaires sur «  »

  1. J’ai tout lu Pélu et c’était génial! J’en connais un qui a pélu Pélu mais il se rattrapera! Ravie d’avoir pu faire partie de 0,2% du voyage. Et hâte de faire partie du prochain qu’il soit avec jay ou le TjayV!

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  2. Coucou mon grand, voici une belle expérience qui se termine pour toi mais également pour nous, j’en ai les larmes aux yeux. Merci à toi pour tous ces moments partagés pour tous ces beaux paysages que tu nous as fait découvrir. Merci pour ces petits moments que nous avons partagés ensemble , un réel plaisir.
    Une nouvelle vie s’ouvre devant toi riche de tout ce que tu as vécu cette année , je te souhaite bonne route et te dis à très très bientôt. Avec toute mon affection.
    Catherine

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  3. Merci pour toutes ces anecdotes, ces paysages splendides et cette régularité dans les posts !
    Un grand bravo pour le chemin parcouru, c’est incroyable.
    Merci de m’avoir embarquée sur une étape et de m’avoir donné l’inspiration de partir à mon tour faire mon voyage en solo… avec un vélo à plusieurs vitesses cette fois et du bivouac à gogo.
    L’aventure n’est sûrement pas terminée, on voit clairement qu’il reste des zones à découvrir sur la carte !
    À très vite ici ou ailleurs ☀️

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  4. Le projet est accompli ! Bravo Pierre ! Grâce à toi, nous avons pu découvrir des lieux inconnus et revoir des belles régions . Merci de nous avoir tenu en haleine par tes posts ! Bonne reprise professionnelle, et bonS nouveauX projetS ! La maison t’est toujours ouverte … On t’embrasse affectueusement.

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  5. Alors Hambourg pleurait de joie à votre retour !
    Chapeau pour ce merveilleux périple que vous nous avez partagé avec humour et hâte de lire (bientôt ?) de futurs billets.
    Encore bravo 👍

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  6. Bon retour chez toi Pierre ! Quel plaisir de te lire, quel plaisir de y avoir accueilli. Plein de bonnes choses pour la suite, comme consultant ou comme tout ce que tu voudras. N’hésite jamais si tu passes par Paris 😉

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  7. Aaaaaaarf…
    Tu peux être fier mon pépère… on n’a que trop peu ces opportunités, que tu as su choisir de prendre. Félicitations. Cette aventure va te marquer pendant longtemps très longtemps… Et quand tu raconteras que tu as parcouru un Paris Pékin AR ou gravi l’équivalent de 50 Mont Blanc à la force de tes jambes avec 1000 kg sur le dos !!! Personne ne te croira 😉
    Bravooo et comme on dit à Toulouse… Champiiiiion d’Eurooope, Champiiiion d’Eurooope….

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  8. B R A V O !! et merci de nous avoir fait partager cette belle aventure, dont tu ressors sûrement différent, prêt pour un autre tournant de ta vie. Bises affectueuses et à bientôt ?

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  9. Bravo et merci Peter de nous avoir : permis de te suivre, d’apprécier ta prose, d’admirer tes photos… « fait rêver ».
    Bonne reprise…
    « Bon vent » pour écrire une nouvelle page de ta vie.
    Bisous.

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  10. MERCI, 10.000 mercis … pour ce partage exceptionnel !!
    Tu es tjs le bienvenu à Marseille ….
    En attente de tes nouvelles aventures allemandes, BRAVO pour ta ténacité.
    Bises

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