Apothéose

Jour 383, Ljubljana, 26.445 km

En partant de Zadar, je sais qu’il ne me reste que deux jours à passer en Croatie avant de rejoindre la Slovénie et Ljubljana. Je décide de m’offrir un final en apothéose et je me concocte un programme appétissant :  une traversée des Alpes dinariques (la chaîne de montagnes qui borde la côte adriatique et à la vue de laquelle je me suis extasié pendant des heures entières), puis un petit passage par la Bosnie, un crochet par le parc national des lacs de Plitvice (une série de seize lacs qui cascadent les uns dans les autres) avant de remonter vers la Slovénie par le parc Zumberak-Saborsko Gorje (où je m’imagine suivre les gorges de quelque torrent aux eaux turquoises), de passer le col de Sveta Gera et de finalement rallier Ljubljana. Paysages magnifiques et routes sympathiques en perspective !!

Le départ de Zadar tient toutes ses promesses : je suis rapidement en dehors de la ville, avec les montagnes qui se dressent à nouveau face à moi, avec la mer à leurs pieds et un soleil radieux pour couronner le tout. Je suis en plus sur de petites routes qui évitent la majorité du flot des touristes, la journée commence bien !

Encore et toujours les Dinarides
On rejoint le continent sur le Maslenicki Most

Une fois le bras de mer traversé au niveau de Maslenica, je commence à gravir les Dinarides : la route s’élève lentement sur les flancs du massif, quasiment rectiligne, déviant légèrement au gré des pitons rocheux qui dominent la vallée. La température s’élève aussi, mes réserves d’eau sont rapidement à sec et la vue de la rivière Krupa en contrebas ne fait qu’accentuer ma soif. D’autant que les fontaines se font rares sur cette partie du chemin… Voitures et motos se sont dans l’intervalle multipliés, et même si l’occasionnel cri ou signe d’encouragement me donne du baume au cœur, il a du mal à compenser les dépassements d’un peu trop près ou l’odeur âcre des gaz d’échappement…

A l’assaut des Alpes
La vallée de la Krupa

Une fois passé le col, une descente superbe (ça non plus, je ne m’en lasserai jamais) et je quitte la grande route pour prendre la direction de la Bosnie. Je me retrouve dans une vallée quasiment déserte, avec un village d’une demi-douzaine de maisons en son centre et à part ça des champs, des arbres, quelques vaches et de belles vues sur le vert des montagnes aux alentours. Je m’arrête même pour écouter le silence, qui pour la première fois depuis ce qui me semble être une éternité, n’est troublé que par le bruissement des feuilles dans le vent ou le bourdonnement de la mouche qui se rapproche occasionnellement… Une bien bonne idée de m’être dirigé vers la Bosnie !

Je continue mon petit bonhomme de chemin, passe le village de Donji Lapac et me lance dans une nouvelle ascension qui doit me mener à la frontière. Tout se passe comme prévu, je trouve même un cimetière pour remplir mes gourdes, et me présente confiant à la douane. Un coup d’œil rapide à ma carte d’identité et un signe de tête, je suis passé. Trop facile ces frontières, je prends une petite photo dans la première descente et commence à admirer le paysage bosnien qui s’offre à moi. Ce que j’ai oublié, c’est qu’une frontière se compose de deux postes de douane : un pour la sortie d’un pays, et un pour l’entrée du suivant. Je me retrouve donc devant trois douaniers bosniaques. « Passport please, and Corona test ». Ce bon vieux test COVID. Je raconte ma petite histoire, essaie de négocier : « Only transit, Croatia tonight ». Ça n’a pas l’air de convaincre. Je tente la petite blague : « And if it’s asked nicely ? With a smile ? » Mon interlocuteur tique, dit un truc qui fait rire son collègue, se rapproche de moi, me demande combien coûte mon vélo. Je ne suis pas super fan de la direction que semble prendre la conversation. Est-ce que « nicely » a une composante financière en Bosnie? Il me demande si j’ai mon passeport sur moi, en plus de ma carte d’identité. Pris d’un élan de paranoïa, je m’imagine qu’il veut me le prendre, ne jamais me le rendre, me séquestrer dans une geôle et m’y laisser pourrir jusqu’à ce que l’ambassadeur de France à Sarajevo en personne vienne plaider ma cause… Donc non, je n’ai pas mon passeport sur moi, et si je ne peux pas passer dites le moi je m’en vais. Le douanier prend un air désolé : « I am sorry Lounette, but you will have to go back ». Ok, ça me va si tu me rends ma carte d’identité. Merci. Je fais demi-tour un peu penaud, la Bosnie ça sera pour une prochaine fois…

Moi qui croyait déjà être en Bosnie…

En redescendant vers Donji Lapac, je prends connaissance du bilan de mon échec face aux bosniaques : 80km supplémentaires et un col à 1.200 mètres à passer (à la place d’un petit 800 mètres si j’étais passé…). Je me dis que j’aurais dû insister, pleurer, me rouler par terre, les menacer d’une grève de la faim, bref, me montrer bien plus convaincant. Ou alors faire un test. Mais ça aurait été bien trop facile… Et comme la nuit commence à tomber, j’abandonne assez rapidement l’idée de passer le col avant qu’il ne fasse noir et plante ma tente dans le premier champ un peu à l’écart des habitations que je trouve…

Le lendemain commence donc par la montée du col Dont-je-ne-trouve-pas-le-nom. Dans la forêt, un peu au frais et sans trop de trafic, c’est assez agréable. Un peu après le sommet, un panneau semble indiquer quelque chose sur la droite de la route. J’imagine que ça doit être un point de vue ou quelque chose dans ce genre, que je décide d’aller voir pour ne pas que cette montée reste à jamais dans l’anonymat. Après deux kilomètres dans la forêt, je tombe sur une charpente en bois. Superbe ! Pour la vue à immortaliser on repassera… Mais bon, j’ai encore des cascades et des gorges au programme, ça va venir !

Je redescends dans la vallée et me dirige vers le parc de Plitvice. Et je découvre les joies de la route départementale D1 le premier samedi du mois d’Août : deux files ininterrompues de voitures et de camions, qui ont tous mieux à faire que de se préoccuper d’un petit vélo sur le bas-côté. Je m’arrête un petit moment pour manger un petit peu et je discute avec un couple de croates qui descend vers la mer, me conseille de trouver une autre route pour éviter le trafic et m’offre même quelques tomates et un poivron de leur jardin pour agrémenter mon déjeuner. Sympas !

Je finis par arriver à un petit chemin qui doit me mener au parc. Il y a un panneau « Voie interdite », mais je me dis une nouvelle fois que ceci n’est valable que pour les voitures. Je m’engage dans une petite promenade dans la forêt, excellent contraste avec la cohue de la D1. Arrivé à l’entrée sud du parc, un nouveau panneau « Voie interdite », avec cette fois une interdiction pour les vélos aussi. Que faire. Retourner sur la D1 ou continuer dans l’illégalité ? Mon échec bosniaque m’est un peu resté en travers de la gorge, je tente de passer quand même… 500 mètres plus loin, une barrière. Tant pis, on continue. La route est quasiment neuve, quasiment vide aussi, je ne comprends pas vraiment l’interdiction pour les vélos. J’arrive à une sorte de cafétéria, fais quelques photos, et me rend compte que la route que j’emprunte n’est parcourue que par des bus… Bizarre. Je continue quand même, distingue de temps à autre le reflet de l’eau entre les feuilles, note que la plupart des gens que je vois sont à pied… Intéressant. Arrivé à l’entrée principale, je décide de percer à jour le secret du parc et après une rapide recherche sur internet, tout s’éclaire : le vélo est « strictement interdit » dans l’ensemble du parc, parcouru essentiellement à pied et en bus… Je n’ose pas laisser mon vélo et aller faire une petite rando, nouvel acte manqué, j’espère que les gorges seront à la hauteur… Je m’esquive discrètement vers la sortie, penaud à nouveau. Un petit point de vue depuis le bord de la route, c’est tout ce que j’aurais pu voir du parc…

Des arbres et des lacs
Ça vaudra le coup de revenir…

O joie, je retrouve la D1 que je dois suivre jusqu’à Karlovac. 75 kilomètres dans le trafic. Génial. Je serre les dents, mets la tête dans le guidon et avance. Rien de bien passionnant à ajouter, je passe Karlovac et rejoins la rivière Kupa, qui va me mener à l’entrée du parc. Nouvelle déception, la rivière n’est pas un torrent azur qui dévale tumultueusement des gorges à pic mais une paisible rivière qui traverse des champs, des forêts et des petits villages… Super… Pour les gorges, faudra aller voir ailleurs…

Je traverse une dernière fois la rivière et je commence donc l’ascension du dernier col de Croatie, la montée vers Sveta Gera. Les pentes sont sévères, et je décide rapidement de m’arrêter pour la nuit et de faire le gros de l’ascension le lendemain. Même après une bonne nuit de sommeil et un énorme petit-déjeuner, les pentes sont toujours sévères. Et en plus, à environ 8 kilomètres du sommet, le bitume se transforme en graviers. J’espère que ça ne va pas durer. Je me dis rapidement que c’est beau l’espoir. Puis que l’espoir fait vivre. Puis que tout ce qui reste à la fin, c’est l’espoir. Puis j’arrête d’espérer et je tente de pédaler. Parfois je pousse, souvent je galère, mais j’avance tout de même et finis par attendre le sommet. Nouvelle déception, on ne voit que des sapins, et l’orage gronde. Au moins je passe la frontière sans qu’on me demande un test…

Tout ça pour ça…

Une fois en Slovénie, c’est le déluge. Avec les rafales de vent j’ai du mal à rouler en ligne droite, la route détrempée me rappelle de mauvais souvenirs, et les voitures qui me doublent à toute vitesse créent des vagues que ne renierait pas un surfeur. Comme si je n’étais pas assez trempé… Ça se calme légèrement, je suis un peu la rivière Krka, traverse la jolie ville de Zuzemberk et son château qui domine la rivière, puis me retrouve à nouveau sous une belle averse. Mais j’en ris, je serai à Ljubljana ce soir, dans un lit, au sec. Qu’il pleuve donc ! Rien à ajouter sur la fin de la route, je trouve sans difficulté la maison où mes compères Louis et Rémy vont venir me retrouver pour une petite semaine d’échanges intellectuels… Une frontière hermétique, un parc anti-cycliste, des non-gorges et un col sans vue, quelle apothéose !!

Le château de Zuzemberk
Ljubljana

C’en est quasiment terminé de l’Europe du sud, à partir de la semaine prochaine on repart vers l’Autriche, la République tchèque et l’Allemagne.

2 commentaires sur « Apothéose »

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