Embrayage !

Jour 325, Torino, 19.406 km

Il y a eu de nombreux faits marquants pendant ces derniers jours, qui auraient eux aussi mérité un titre : la mer, les calanques, les retrouvailles en famille, les Alpes, les cols, les gardes-frontière, l’Italie… les candidats n’ont pas manqué. Mais celle qui a remporté la palme (et haut la main il faut le dire) n’est autre qu’une pièce de mon vélo que j’ai affectueusement nommé Embrayage. Embrayage, mais quel drôle de nom !? Et pourquoi pas libellule ou papillon ? Je vois d’ici les tomates virtuelles lancées dans ma direction et les commentaires désabusés de mes chers lecteurs « Si déjà ça n’était pas suffisant qu’il donne un nom à son vélo et à son klaxon, maintenant il va nous baptiser une par une les pièces de sa bicyclette… la solitude lui pèse vraiment on dirait ». Alors premièrement, non, je ne me sens pas trop seul, et deuxièmement, Embrayage mérite son nom dans le grand livre des souvenirs de ce voyage… Pour les afficionados de l’auto, je ne présente pas Embrayage, pour les autres, il s’agit de… la pédale de gauche (à prononcer avec l’emphase de Mr Loyal qui introduit le prochain numéro du cirque Zapata). Et pour ne pas vous faire attendre plus longtemps, je lâche la bombe : Embrayage m’a abandonné. Samedi vers 15h pour être précis. J’ai donc fait la traversée des Alpes sur une pédale… Il m’a fallu attendre ce matin et Briançon pour remplacer Embrayage 1ère, dite « La Traître », par Embrayage II, dite « La bienvenue »…

Embrayage 1ère
Embrayage II

Mais sachez qu’avant ces ennuis mécaniques, la chance a commencé par me sourire : un grand soleil au départ de Marseille, je m’attaque au col de la Gineste comme si c’était ma première ascension. J’ai l’impression que mes bagages ne pèsent rien, je m’offre même le luxe de me retourner et d’envoyer un geste d’au revoir à Marseille en cours de montée. En plus il n’y a pas trop de voitures, que demander de plus ? Une fois passé, j’admire la vue sur Cassis dans la descente et je décide de prendre la route des crêtes pour rejoindre La Ciotat. Ça grimpe. Fort. J’entends un « En plus il est chargé » quand je passe… Comme si je ne m’en rendais pas compte moi-même… Mais la vue vaut l’effort et le détour…

Ça vaut bien quelques litres de sueur, non ?

Je coupe ensuite un peu dans les terres pour rejoindre Toulon : j’ai repéré une piste cyclable qui longe la côte, je sens que ça va me plaire. Je trouve en effet le « Parcours cyclable du Littoral », une voie verte qui va m’amener jusqu’à Sainte Maxime, mais qui est malheureusement souvent le long d’une départementale, loin de la mer… Exception notable : je quitte la piste pour aller voir Saint Tropez, et je suis une jolie route sinueuse dans la pinède, entouré de villas luxueuses et doublé par moultes Porsche et autres Maserati. Une fois arrivé à Saint Tropez, je me dis que j’aurais une meilleure vue depuis Sainte Maxime, donc je continue. Il se fait tard et je n’ai pas croisé un seul endroit qui ne soit pas habité depuis des dizaines de kilomètres. Je décide donc d’ignorer le panneau « Interdit au camping » et de dresser ma tente dans un petit parc en bord de plage pour la nuit…

La « vue » sur Saint Tropez
La nuit tombe sur Sainte Maxime

Bien m’en a pris, les seuls gens que je croise sont des employés municipaux venus ramasser les poubelles et qui me disent gentiment bonjour le lendemain matin… Je continue le long de la côte, avec toujours autant de maisons, de béton et de voitures. Je refuse de suivre le GPS qui me dit de couper au plus court et bien m’en prend : je traverse les calanques de l’Esterel, c’est très vallonné mais aussi très sauvage, et la couleur rouge des montagnes et des roches qui se jettent dans la mer transparente est du plus bel effet…

Les calanques
Des maisons, des tas de maisons…

Je continue ensuite vers Cannes, avec une petite pause déjeuner sur la Croisette, puis Nice, avec une pause boisson sur la promenade des Anglais. Pour gonfler les statistiques (et pour ne pas arriver trop tôt chez ma grande tante), je décide de faire un petit tour par Monaco. Ça fera un pays en plus à rajouter à la liste ! Et pour faire les choses bien, je me fais une petite grimpette pour admirer la vue. Effectivement la vue est belle, mais les jambes sont lourdes et le vent n’arrange rien. En redescendant sur Monaco, je me retrouve sur un chemin tout pourri (merci le GPS), donc j’arrête de prendre des risques et je suis la route pour continuer. Ça sent les gaz d’échappement et il y a un peu trop de voitures qui me frôlent à mon goût. Je ne m’attarde pas mais au moins je suis sûr de retourner à Nice sans passer par les graviers…

Villefranche sur Mer
Monaco

Il me reste ensuite une petite côte à grimper jusqu’à Roquefort les Pins pour retrouver ma grande tante, que je n’ai pas vue depuis des années, et qui m’attend avec des bières au frais et une quiche pour le dîner. Parfait ! Le lendemain, je m’attaque aux Alpes. Il y a un petit col qui me fait de l’œil : le col de la Bonnette, au sommet de « La plus haute route d’Europe ». 2.802 m. Mais quand je regarde la route pour y arriver, mon GPS m’annonce plus de 4.500 m de dénivelé sur la journée… Dur. On y va et on verra sur place. Embrayage 1ère (qui n’avait pas encore été baptisée à l’époque), s’est mise à grincer en fin de journée la veille, un petit coup d’huile et elle tourne comme une toupie. Du moins c’est ce que je crois sur le moment. Je redescends vers la mer et remonte le long du Var. Une vallée industrielle, mais une piste cyclable et le vent dans le dos. Pas de quoi se plaindre. Et en plus je vois les sommets enneigés du Mercantour se dessiner au loin, j’en salive d’avance… Je bifurque ensuite dans les gorges de la Tinée. Que je suis pendant un petit moment. C’est magnifique, des couleurs qui passent du gris, au bleu, au vert, au rouge, sous le soleil, puis une grosse averse, puis le soleil à nouveau, je me régale… En plus je me rends compte que mon GPS ne connait pas cette incroyable invention humaine qu’est le tunnel, et qu’il a donc surestimé le dénivelé à grimper. C’est décidé, je passerai par le col de la Bonnette.

C’est le moment que choisit Embrayage 1ère pour me lâcher. Littéralement : elle se bloque et se dévisse du pédalier. Intéressant. Je la débloque, repart, et 500 m plus loin, rebelote. Je suis un peu perdu, j’ai mis de la graisse le matin et je ne vois pas trop quoi faire d’autre. Un cycliste qui passe m’explique que c’est peut-être les billes du roulement qui sont cassées et que je devrais essayer de démonter la pédale et au pire de pédaler sur la tige jusqu’à arriver quelque part pour changer le tout. Amusant. Après au moins une demi-heure de tâtonnements, je parviens à démonter la pédale pour observer le roulement, et effectivement toutes les billes sont cassées. Ennuyeux. Je décide d’essayer d’être malin, d’enlever ces dernières et de rouler quand même avec la pédale. Ça ne fonctionne pas. « La Traîtresse ». Je me résous à ne laisser que la tige. Il me reste 24 kilomètres d’ascension, un peu plus de 1.600 m de dénivelé. Et une seule pédale. Super. En plus la cale métallique de ma chaussure glisse sur la tige de la pédale. Je mets une basket à la place de ma chaussure de vélo. Au bout d’une heure, j’ai trou dans la semelle. Je remets la chaussure de vélo, entourée de scotch pour essayer d’accrocher un peu mieux. Au bout de 20 minutes, le scotch est parti. L’avantage avec tout ça, c’est que j’ai l’esprit tellement accaparé par cette histoire de pédale que j’oublie de penser à quel point la montée est dure et je profite à fond des paysages magiques qui s’offrent à mes yeux…

Avec toutes ces histoires de pédale, j’ai tout de même perdu un peu de temps, et j’arrive en haut du col (qui s’avère ne culminer qu’à 2.715 m d’altitude, quelle déception) à 21h08, juste à temps pour le coucher de soleil. Juste à temps aussi pour me dire que je devrais vite me trouver un coin où dormir, sous peine de geler dans la descente ou de rater un virage dans le noir… Heureusement, il y a sur la route, quelques kilomètres en contrebas, des vestiges d’une base militaire et ce qui doit être un café pour touristes pendant l’été, qui feront un abri parfait pour cette froide nuit qui s’annonce.

Le sommet
Début de descente avant que la nuit ne tombe…

Nuit froide en effet. J’ai l’impression de me réveiller toutes les dix minutes, d’en même temps étouffer et avoir les pieds gelés. Et l’heure qui ne tourne pas. Mais le soleil qui se lève, la température plutôt clémente le matin (pas de vent, ça aide) et les vues dans la descente vers Jausiers compensent largement. Et les marmottes croisées au détour d’un virage aussi. Même si elles ne se laissent pas prendre en photo…

J’espère trouver un magasin de vélo ouvert à Jausiers, ou au pire à Barcelonnette pour m’occuper d’Embrayage, mais peine perdue. On est dimanche, et il n’y a pas encore assez de touristes pour que les gérants décident de renoncer à leurs weekends. Ça attendra demain. Et le col de Vars. Et celui de l’Izoard. Ou alors je m’assois sur le bord de la route et je pleure en attendant qu’une pédale tombe du ciel. Choix tentant. Mais finalement non, je remonte en selle. Et puis finalement, faire du vélo avec une seule pédale, c’est un coup à prendre, et je m’en sors de mieux en mieux. Ha Ha Ha… J’attaque la montée du col de Vars et je rattrape un papy qui va « aussi loin qu’il peut ». Il me dit que dans le temps, il a fréquenté un magasin de vélo à Guillestre, juste au bas de la descente après Vars. L’espoir grandit ! En attendant, les vues dans la montée, en haut du col et dans la descente sont toujours aussi grandioses…

La montée
Le sommet
La descente

Il parait que l’espoir fait vivre, mais il ne fait pas pleuvoir des pédales. Ni des magasins ouverts le dimanche… Pas plus de succès qu’à Jausiers, il faudra donc atteindre Briançon, attendre lundi matin, et escalader l’Izoard comme ça. De toute façon on n’est plus à un col près… L’ascension commence par un passage plutôt facile, dans les gorges du Guil, très jolies en plus. Le ciel se couvre et je crains la pluie. Sans pédale et avec ma chaussure qui glisse je vais avoir l’air fin… Une fois sorti des gorges, la route d’élève. Quelques lacets, puis une longue ligne droite, et encore des lacets dans la forêt. C’est beau, mais c’est dur. Très dur. Puis on arrive à la Casse déserte. Paysage grandiose. A couper le souffle. Mais j’ai à peine le temps de m’extasier que la pluie se met à tomber. Et pas un abri en vue. Tant pis, je grimpe, il y aura surement un toit en haut du col. Après le replat de la Casse déserte, on remonte très fort sur les deux derniers kilomètres. Je compte les coups de pédale, les traits sur la route, j’essaie tout pour ne pas penser à mes mollets qui brûlent et mon pied gauche qui me lance à force d’appuyer sur le bout de la tige. Dernier kilomètre interminable. Avec le vent et la pluie en plus. Sympa ce col !

Les Gorges du Gil, on est encore bien…
La Casse déserte et les premières gouttes
Là, il pleut…
Dernier kilomètre de montée !

Le sommet. Un abri. Le temps de faire une photo souvenir, je cours me réfugier sous un toit, mettre des vêtements secs, un pantalon, des gants, manger un bout et boire la fin de mon thé chaud. Et plus un seul coup de pédale à donner avant Briançon. Ça c’est une bonne nouvelle… Et quelle descente pour y arriver !

Je me trouve un petit coin isolé pour la nuit, ai la bonne idée d’avoir monté la tente quand il se remet à pleuvoir et de me coucher tôt pour me remettre de la nuit passée… 9 heures de sommeil, ça aide. Je suis à 8h55 devant le magasin de vélo qui n’ouvre qu’à 9h00, et à 9h30, j’ai fait la connaissance d’Embrayage II et de sa sœur jumelle. Et je dois reconnaitre que pédaler sans avoir le pied qui cherche à partir dans les rayons de la roue arrière a un côté assez jouissif… Et du coup le col de Montgenèvre n’est qu’une formalité, je tourne le dos à la France et me lance vers l’Italie ! Les gardes-frontière brillent une nouvelle fois par leur absence, et j’ai le droit à quasiment 90 kilomètres de descente pour arriver à Turin. Facile.

Au revoir la France…
… et Ciao Italia !

L’orage éclate alors que je suis sous la douche, et je parviens à passer à travers les gouttes pour déguster des spécialités piémontaises et faire un petit tour de la ville, le ciel était avec moi aujourd’hui…

Jay est en Italie

4 commentaires sur « Embrayage ! »

  1. Que de cols encore ! Époustouflant !
    Pour la France, si le camping est interdit, il est très rare que le bivouac le soit. Le bivouac c’est monter d’attente le soir et repartir le matin en ayant laissé les lieux aussi clean qu’en arrivant. Hormis les parcs naturels ( et encore) les bivouacs sont tolérés …
    Bonne route ! Avanti !

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