La claque!

Jour 253, Almeria, 13.010 km

C’est à chaque fois la même chose. Et vu le relief du coin ça se passe assez souvent. Plusieurs fois par jour en ce moment. Ça monte depuis quelques kilomètres. Les conducteurs et conductrices des voitures qui me doublent lèvent le pouce, l’air de dire « Courage !! ». Les cyclistes que je croise me jettent un regard un peu étonné : « Chargé comme une mule, totalement jeté celui-là ». Je lève la tête et j’aperçois le col : un virage, le bout d’un panneau qui dépasse, ça sent bon la fin ! Les cuisses brûlent, il fait chaud. J’ai de la sueur dans les yeux, le souffle court. Plus que 100 m. Je mets la tête dans le guidon, et je pousse. Droite, gauche, droite, gauche. Plus que 10 m. Je ne quitte plus ma roue avant des yeux, je suis dans un tunnel. Il n’y a plus que ces 20 cm d’asphalte à l’avant de mon pneu. 5 m. 3 m. On y est. La pente s’adoucit, je suis en roue libre. C’est le moment où tout bascule. Mon corps se relâche, je respire un grand coup, encore un col de passé. Je sais que ça va redescendre. Je savoure d’avance. Je lève la tête, et là, bim, une bonne claque visuelle : le paysage se déroule devant mes yeux : les montagnes, la mer, la route qui descend en lacets, parfois qui remonte juste après, promesse d’autres kilomètres douloureux et d’une nouvelle claque à venir. Un régal !

Claque Montagne
Claque Vallée
Claque Mer

Départ tranquille de Valence après une bonne nuit dans un vrai lit, en revanche au moment de mettre les sacoches je me rends compte que ma roue arrière est à plat. Pour la deuxième fois en trois jours. Je passe une bonne demi-heure à chercher une pointe ou une épine. Peine perdue. Je ferai bien attention sur la route… J’ai un peu la tête ailleurs ce matin, dur de trouver la motivation… La perspective de passer 5 jours tout seul peut-être. Ou le lit qui me manque déjà. Je ne sais pas. En plus il n’y a pas grand-chose à voir : des lignes droites interminables entre les orangers, une route qui longe la côte mais du mauvais côté des hôtels, et impossible de trouver de l’eau, les fontaines sont fermées et l’employé du cimetière où je m’arrête me fait comprendre que « son » eau n’est pas potable. Allons bon. Je monte vers la petite ville de Xabia puis redescend vers la plage. Ça au moins ça ne change pas, ça fait toujours autant plaisir de voir la mer. Il commence à se faire tard et toute la zone où je me trouve est pleine de maisons… Compliqué de me trouver un coin de forêt pour la nuit. Camping fermé, je me rabats sur un petit parc un peu à l’écart en espérant que personne ne viendra me déranger…

La plage, encore la plage
Moraira, halte d’un soir

Le lendemain, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne nouvelle : personne n’est venu pendant la nuit. Mauvaise nouvelle : ma roue arrière se dégonfle. Encore… J’ai envie de partir donc je mets juste un coup de pompe en espérant que ça tienne jusqu’au soir. Mauvaise idée. J’ai à peine le temps d’admirer les vues sur le rocher d’Ifach, de faire le tour du marais salant de Calpe, de grimper un petit col quand je me rends compte que ma roue arrière chasse dans la descente vers Benidrom. Encore à plat, pour de bon cette fois. Je m’arrête, cherche encore une pointe, un bout de verre, de plastique, quelque chose. En vain. Je commence à me dire que je vais devoir aller voir un réparateur – pour une roue crevée ça fait pas sérieux – quand je me rends compte que l’intérieur de mon pneu est abîmé et que ça me flingue les chambres à air. Super. Je mets un bout de sparadrap sur le pneu et me dit qu’il va falloir en changer rapidement. Cartagena peut-être ? Ou alors Almeria ? On verra.

Le rocher d’Ifach
Le marais salant de Calpe

On enchaîne ensuite : montagne, plage, plage, montagne, route en bord de mer, avec vue sur une île au large, on dirait que les immeubles sortent directement de l’eau. Je me cherche un endroit pour bivouaquer et je tombe sur une pinède en bord de plage. Il y a plein de gens qui se promènent encore donc je joue la montre en attendant que tout ce petit monde rentre chez soi. Je répare mes chambres à air, nettoie mon vélo. Puis je me faufile dans le bois vers un coin isolé. Isolé. Quelle blague. Je croise non pas une, ni deux, ni trois, ni quatre, ni cinq mais bien six personnes qui semblent aussi apprécier cet endroit isolé. Super. Je décide d’attendre un peu avant de monter la tente, je mange, puis me vient une idée de génie : je vais ramasser les ordures qui traînent un peu partout autour de moi et je dirai à l’éventuel gardien qui viendra me demander pourquoi j’ai planté ma tente dans ce parc que c’est mon moyen de paiement : un sac de 35 litres plein contre une nuit de camping. Il m’a fallu à peine 25 minutes pour le remplir et je n’ai même pas eu besoin de quitter mon vélo des yeux… Je vous laisse imaginer l’état du bois… et bien sûr personne n’est venu mais j’avais mon excuse toute prête au cas où.

Lever de soleil dans la pinède

Le lendemain, ma roue n’est pas encore à plat ! Donc je décide que le pneu attendra Almeria. Petite pause déjeuner à Cartagena, tour de la ville et on continue. J’ai deux cols qui m’attendent dans les 30 prochains kilomètres et je me décide à en monter un avant de m’arrêter pour le soir. Ça passe tranquille, et dans la descente je me cherche un endroit où dormir. Je galère un peu et je commence à me dire que je vais devoir me rabattre sur un camping quand je vois un petit sentier qui part de la route. Bingo ! Parfaitement abrité du vent, avec une jolie vue sur les montagnes, j’ai trouvé mon coin de paradis !

Encore un joli lever de soleil

Le lendemain est une longue suite de montées et de descentes, avec les claques mentionnées en haut des cols, j’ai mal aux jambes mais je me régale ! Et il y a toujours une jolie plage que je longe pendant quelques kilomètres. Et une tortue qui traverse la route devant moi et que je m’empresse de mettre en sécurité dans l’herbe sur le bas-côté. Puis une montée, une descente, et encore ma roue arrière qui se met à chasser. Un coup d’œil au pneu me montre rapidement que la technique du sparadrap ne fonctionne pas sur le long terme : on changera donc de pneu à Almeria. D’ici là, je mets 3 épaisseurs pour que ça ne bouge pas pendant les deux prochains jours (je croise les doigts), je me fais offrir une bière par des espagnols qui campent à côté de l’endroit où je répare (le vélo attire la bière apparemment) et je repars ! Encore de belles routes avant la nuit, que je passerai au sommet d’une montagne avec vue sur la mer ! C’est plein de cailloux, certes, mais j’ai un bon matelas et la vue vaut le coup ! Et même un phare qui veille si jamais je fais des cauchemars…

On a fait pire comme vue depuis la fenêtre de sa chambre…

Dernière étape avant Almeria, je ne suis pas encore certain de l’itinéraire : soit le plus court, plus facile, par la route. Soit une portion de piste, le long de la mer, promesse de jolis points de vue mais qui me rajoute 30 kilomètres et 500 mètres de dénivelé. On est là pour voir du pays non ? Je choisis la voie longue. Effectivement c’est plein de cailloux, ça secoue. Ça fait même bouger Bob qui semble se tourner vers moi pour me dire « T’es sérieux là ? Tu pouvais pas faire les choses simplement pour une fois ? ». Mais j’ai le vent dans le dos, et de quoi rêver pendant des années. Je m’arrête quasiment toutes les 5 minutes pour faire une photo. C’est tout simplement magnifique.

Ça secoue mais ça vaut le coup !

Arrivé en haut, je me rends compte que le réparateur chez qui je voulais aller pour le pneu ferme à 13:30. Il est 11:50. Il me reste 37 km et une grosse montée. C’est jouable mais il ne va pas falloir trainer. J’enclenche le mode contre-la-montre : la montée est effacée en un éclair, descente encore plus vite puis vient une longue ligne droite de 30 kilomètres le long de la plage. Je pousse, je pousse. Arrive une bifurcation qui indique : « Almeria (par la plage) – 25 km / Almeria (par la route) – 30 km ». Je jette un coup d’œil, le côté plage a tout de même l’air pavé – Feu – MAIS QUELLE ERREUR !!! IL AURAIT DU REFLECHIR !!!! Qui dit plage, dit sable. Qui dit sable dit impossible d’avancer avec un vélo chargé. Qui dit sable dit même compliqué de pousser le vélo. Je m’entête en espérant que la route pavée va bientôt revenir (Christelle, on reparlera de l’effet de gel à l’occasion…) mais je finis par me rendre à l’évidence au bout de quelques kilomètres à ramer : ce sera sable jusqu’à la fin. Je trouve un petit chemin, moitié sable, moitié cailloux, qui me ramène à la route : j’ai perdu 45 minutes et je ne serai jamais à l’heure au magasin. Recherche rapide : j’en trouve un autre qui ne ferme qu’à 14:00. Il est 13:07. 20 kilomètres. Tout plat. On repart en contre-la-montre. J’avale les 19 premiers kilomètres à quasiment 30 km/h, je commence à me dire que je vais y arriver, je rentre en ville et je dois traverser une espèce de canal, avec une flaque de boue en plein milieu. J’y enfonce Jay jusqu’aux moyeux et moi-même jusqu’aux chevilles. Simple je vous disais. Quand je repars je me prends des projections plein les yeux. Après il parait que c’est bon pour la peau… J’arrive finalement au magasin à 13:52, juste à temps pour trouver un nouveau pneu. Une journée bien remplie qui va se terminer par un petit resto, une petite balade en ville et une grosse nuit dans un lit !

Prochaine étape, Grenade ! D’ici là portez-vous bien !!

3 commentaires sur « La claque! »

  1. La claque ! Dans l’ordre des pays classés par altitude moyenne, si l’Espagne (705m) est loin derrière la Suisse (1380m), elle talonne l’Autriche (880m) et est loin devant la France (375m) ou l’Allemagne (271m). Même les plages sont en montagne ! Allez après chaque montée, il y a une descente !

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